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Le Cimetière marin, Paul Valéry

Poésie de la semaine n° 39

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Hors ligne micky # Posté le 26/01/2014 à 17 h 29
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Groupe : Administrateurs
Responsable zCorrection
Bonjour à tous !

Nous avons le plaisir de vous proposer cette semaine le poème Le Cimetière marin de l’auteur français Paul Valéry.


Paul Valéry


Paul Valéry
Nous pouvions difficilement continuer notre série de poésies de la semaine sans parler une fois de Paul Valéry, écrivain, poète et philosophe qui a vécu de 1871 à 1945 et a produit une œuvre importante.

Dès 1889, en parallèle des ses études de droit, Valéry publie ses premiers vers d’influence symboliste. Il fait rapidement la rencontre de Pierre Louÿs et André Gide, qui l’introduisent auprès de Stéphane Mallarmé, poète symboliste par excellence de la dernière moitié du dix-neuvième siècle (dont vous avions proposé L’Après-midi d’un faune et le Toast funèbre en lecture). Valéry, tout au long de sa création poétique, restera très proche de Mallarmé comme source d’inspiration pour ses propres poèmes.

C’est en 1917 que Valéry publie l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre : La Jeune Parque, poème de cinq cents vers d’une intense intimité. Il publie un deuxième grand poème en 1920 : il s’agit du Cimetière marin, que nous vous invitons à découvrir cette semaine. Valéry crée deux années plus tard un recueil, Charmes, toujours inspiré par Mallarmé et le symbolisme.

Paul Valéry est nommé à l’Académie française en 1925, où il succède à Anatole France. Célèbre, il continue de publier ses réflexions dans des œuvres diverses. Valéry s’éteint en juillet 1945 et est inhumé au cimetière marin de Sète.


Le Cimetière marin


Publié en revue en 1920 puis dans le recueil Charmes en 1922, Le Cimetière marin est un long poème en décasyllabes d’influence symboliste dans lequel l’auteur met en contradiction la conscience et l’objet. Le cadre du cimetière de Sète faisant face à la mer est le point de départ de la réflexion du poète sur la vie et la mort, qui l’amène successivement au soleil (symbole de l’absolu) et au cimetière (néant) avant de le reconduire à la mer (l’être relatif, c’est-à-dire l’homme). C’est ici le retour à la vie primitive, à l’action, la création, après avoir épuisé le temps de l’introspection.

Une étude très accessible du poème a été écrite par Daniel Lefèvre. Elle est disponible en deux parties : genèse, méditation, procédés et thèmes, structure. L’article de Wikipédia dédié à ce poème est aussi un très bon point de départ si vous souhaitez en apprendre davantage sur Le Cimetière marin.

Bonne lecture !

Citation : Le Cimetière marin
Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence !… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te tends pure à ta place première,
Regarde-toi !… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient les pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Êlée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… Ô puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant.

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !


Nous vous invitons à partager vos avis à propos de cette poésie ; nous en discuterions avec plaisir. ;)

Rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir un nouveau poème !
 
Hors ligne vladim # Posté le 14/02/2014 à 08 h 03
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"J'étais seul, j'attendais, toute mon oeuvre attendait. Un jour, j'ai lu Valéry. J'ai su que mon attente était finie."
Rilke (à Monique Saint-Hélier)
 
Hors ligne Ziame # Posté le 16/02/2014 à 14 h 47
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J'ignorais cette phrase de Rainer Maria Rilke mais elle résonne bien dans le ton de ce que celui-ci écrivait dans ses lettres à Franz Kappus, tâchant d'éclairer le jeune poète sur la nature profonde la poésie et la recherche perpétuelle d'intériorité qu'elle représente. Je vous en conseille d'ailleurs vivement la lecture.

Merci d'avoir posté cette très belle poésie, micky. Paul Valéry a beaucoup apporté à la littérature française (et a aussi réalisé une très belle traduction des Bucoliques de Virgile, qui fut d'ailleurs le premier contact que j'eus avec son œuvre).

Si vous aimez écrire et que vous avez des choses à dire sur l'un des thèmes que couvre notre blog, n'hésitez pas ! ;)
 

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