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Un voyage à Cythère, Charles Baudelaire

Poésie de la semaine n°3

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Hors ligne Ziame # Posté le 12/05/2013 à 16 h 44
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Bonjour à toutes et à tous,

Aujourd’hui, je vous propose comme poésie de la semaine Un voyage à Cythère, de Charles Baudelaire, extrait du recueil Les Fleurs du mal.

Charles Baudelaire



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Charles Baudelaire, par Étienne Carjat
Replaçons brièvement cet auteur, majeur dans le domaine de la poésie française, dans son contexte. Charles Baudelaire est un poète du XIXe siècle, ayant écrit majoritairement en français mais aussi en latin (certaines poésies du recueil Les Fleurs du mal, par exemple, sont en latin). Son œuvre poétique est considérée comme l’une des œuvres poétiques majeures de cette époque et inspira nombre de poètes tels que Stéphane Mallarmé.

La poésie de Charles Baudelaire est celle d’une contradiction, ou plutôt d’un combat entre deux visions, qu’il désigne lui-même dans Mon cœur mis à nu : « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. C’est bien le fait d’un paresseux nerveux. » Ainsi, sa poésie est tantôt celle de la liberté et de la nature (poème L’albatros, par exemple), tantôt celle de l’asservissement de l’homme à lui-même (La destruction, poème dans lequel il est fait référence aux pulsions humaines, Le Vampire, dépeignant l’asservissement engendré par l’amour…) et de ce combat naît une souffrance, issue de l’écart entre ce que le poète souhaiterait être et ce qu’il est : « Étant enfant, je voulais être tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien. Jouissances que je tirais de ces deux hallucinations. » (Mon cœur mis à nu). Cette douleur, sublimée par la poésie et le talent de Charles Baudelaire, se traduit ainsi dans nombre de poèmes qui peuvent être perçus comme des tableaux, tantôt à la mélancolie (au spleen, pour reprendre un vocabulaire adapté) noble et optimiste (La mort des pauvres…), faisant appel aux sphères les plus élevées de l’âme humaine, tantôt beaucoup plus sombre, pessimiste voire fataliste (La destruction ou Un voyage à Cythère pour n’en citer que deux).

Un voyage à Cythère



Le poème Un voyage à Cythère est typiquement à la jointure entre cette poésie optimiste naturelle (le début du poème où l’île est décrite) et la noirceur liée à l’âme humaine et à son intrusion dans la nature. Il en résulte un poème profondément marquant, frappant de par la clarté et l’horreur des images qu’il évoque, tableau méticuleux que le lecteur ne peut que voir se dessiner avec force détails devant ses yeux impuissants.

Pour ce qui est du contexte de la rédaction de ce poème, il est probable que le Voyage en Orient de Gérard de Nerval, dans lequel ce dernier raconte qu’il vit un pendu en arrivant à Cythère, ait inspiré Charles Baudelaire.

Je vous invite à présent à découvrir Un voyage à Cythère de Charles Baudelaire.

Citation : Un voyage à Cythère, Charles Baudelaire
Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l’entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
Comme un ange enivré d’un soleil radieux.

Quelle est cette île triste et noire ? - C’est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.

— Île des doux secrets et des fêtes du cœur !
De l’antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme,
Et charge les esprits d’amour et de langueur.

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des cœurs en adoration
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses

Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
— Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J’entrevoyais pourtant un objet singulier !

Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;

Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;

Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L’avaient à coups de bec absolument châtré.

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
Une plus grande bête au milieu s’agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.

Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

— Le ciel était charmant, la mer était unie ;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
Le cœur enseveli dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
Qu’un gibet symbolique où pendait mon image...
— Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !


À bientôt pour une prochaine poésie !

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