Peu d’expressions suscitent autant de débats chez les amoureux de la langue française que « par contre ». Certains la condamnent catégoriquement, d’autres la défendent avec vigueur. Qu’en est-il réellement ?
La condamnation de Voltaire
Tout commence en 1760, lorsque Voltaire inscrit « par contre » sur sa liste noire dans un texte consacré aux incorrections de la langue française. Le philosophe déclare que cette expression ne saurait être admise dans un style soigné, sans toutefois fournir d’explication grammaticale détaillée pour justifier cette condamnation.
L’autorité de Voltaire étant considérable, cette prise de position a durablement marqué les esprits et continue d’alimenter le débat plus de deux siècles et demi plus tard.
L’argument de Littré
Émile Littré, auteur du célèbre dictionnaire qui porte son nom, a repris le flambeau de cette condamnation. Selon lui, « par contre » relèverait du langage commercial, possiblement issu de l’expression « par contre-envoi », utilisée dans la correspondance marchande pour signifier « en échange ».
Pour Littré, cette origine commerciale rendait l’expression indigne du style littéraire. Il recommandait de lui préférer « en revanche », « en compensation » ou « d’un autre côté ».
La défense d’André Gide
L’écrivain André Gide a pris le contre-pied de cette tradition en défendant ouvertement l’emploi de « par contre ». Son argument était avant tout pragmatique : « en revanche » ne convient pas dans tous les contextes, car ce mot implique l’idée d’une compensation, d’un retour positif après quelque chose de négatif.
Gide faisait remarquer que certaines constructions deviennent maladroites si l’on s’obstine à employer « en revanche » à la place de « par contre ». Par exemple :
Il ne fait pas beau ; en revanche, il pleut.
La phrase est absurde, car la pluie ne constitue en rien une « revanche » ou une compensation. Dans ce cas, « par contre » s’impose naturellement :
Il ne fait pas beau ; par contre, il ne pleut pas.
La position de l’Académie française
L’Académie française a fini par trancher, avec une réponse mesurée. Elle reconnaît que « par contre » a été employé par d’excellents auteurs et qu’on ne saurait donc le considérer comme fautif. L’expression est grammaticalement correcte et parfaitement compréhensible.
Cependant, l’Académie ajoute une nuance : il est préférable de l’éviter quand des alternatives existent, notamment dans un registre soutenu. « En revanche », « en compensation » ou « d’un autre côté » restent des formulations plus élégantes lorsqu’elles conviennent au contexte.
Notre recommandation
Le débat sur « par contre » illustre parfaitement la tension entre norme et usage en français. Voici notre position :
- Dans un contexte formel (examens, mémoires universitaires, discours officiels), mieux vaut éviter « par contre » et lui préférer « en revanche » ou une autre formulation. Non pas parce que l’expression est incorrecte, mais parce que certains correcteurs ou lecteurs la jugent encore fautive.
- Dans la langue courante, « par contre » est parfaitement acceptable. L’expression est claire, concise et naturelle. Refuser systématiquement de l’employer au nom d’une condamnation vieille de plus de deux cents ans relève davantage de la superstition linguistique que de la rigueur grammaticale.
L’essentiel est de connaître le débat pour pouvoir adapter son choix au contexte et à son interlocuteur.
