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La Recherche, Émile Verhaeren

Poésie de la semaine n°15

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Hors ligne Ziame # Posté le 04/08/2013 à 08 h 00
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Bonjour,

Poésie de la semaine originale que celle-ci, dédiée aux sciences et plus particulièrement à la recherche. Composée par Émile Verhaeren et publiée en 1895 dans le recueil Les Villes tentaculaires, elle apporte une vision poétique d’un univers qui, s’il a beaucoup changé depuis que cette poésie fut écrite, a toujours entretenu un rapport paradoxal avec la poésie et la philosophie. Recherche de la vérité, la science s’est en effet tout d’abord transmise dans les écrits sous forme de poèmes et, si cela semble aux antipodes des pratiques actuelles, certaines questions soulevées par les avancées de la physique quantique ou de l’astrophysique (pour ne citer que deux domaines) offrent des perspectives poétiques et laissent dans l’inconnu la place à l’imagination…

Émile Verhaeren



Portrait d’Émile Verhaeren par Théo van Rysselberghe
Portrait d’Émile Verhaeren par Théo van Rysselberghe
Il y a deux semaines, nous vous proposions une poésie d’une poétesse britannique (Chanson pour mon ombre, de Renée Vivien) et aujourd’hui, la francophonie est de nouveau mise à l’honneur avec Émile Verhaeren, poète d’origine belge flamande. Né en 1855 à Saint-Amand dans la province d’Anvers au sein d’une famille aisée, Émile Verhaeren sera l’une des figures marquantes du symbolisme (courant poétique), aux côtés d’autres grands noms tels que Stéphane Mallarmé (voir L’Après-midi d’un faune) ou encore Maurice Maeterlinck (compatriote de Verhaeren). Il côtoya d’ailleurs un grand nombre d’artistes, issus de milieux et domaines très différents (peinture avec Auguste Rodin, Edgar Degas ou Henry Van de Velde), écrivains tels qu’André Gide. Son renom, récompense pour des poèmes ayant pour certains initialement fait scandale lors de leur parution, lui ouvrira aussi les portes des plus hautes sphères de la société et c’est ainsi qu’il deviendra très proche du roi Albert de Belgique.

Sa fibre socialiste le poussera à s’intéresser aux questions de société et en particulier à l’anarchisme d’avant-guerre. Il publiera dans ce contexte plusieurs poèmes relatifs à l’industrie (Londres, Les usines) ou aux travailleurs (Le port). Ce socialisme le fera s’exiler en Angleterre et adopter une position pacifiste lorsque la Première Guerre mondiale éclatera. Il n’y survivra hélas pas, décédant accidentellement à Rouen en 1916, poussé malencontreusement sous les roues d’un train par la foule l’acclamant…

La Recherche



La Recherche est un poème profondément ancré dans le symbolisme qui n’aurait pas pu être écrit à une période différente. Plus tôt, la recherche ne revêtait pas l’importance que lui a conférée la Révolution industrielle du XIXe siècle, ni la méthodicité balbutiante s'établissant à cette époque pour aboutir aux sciences modernes. Plus tard, la science tendra à se détacher de la littérature, à rejeter ce domaine qui, selon elle, la freine (il suffit pour s’en assurer de constater l’uniformité stylistique des publications scientifiques, pour la plupart rédigées dans un anglais simple de scientifiques non anglophones, mises en page de façon identique, pour être universellement accessibles sans pour autant accorder la moindre importance au plaisir de lecture).

C’est pour cela qu’à l’époque où il a été écrit, le poème a pu décrire la recherche naissante pour ce qu’elle est, indépendamment de ce qui l’entoure. L’œuvre d’êtres humains cherchant la vérité coûte de coûte… mais quelle vérité, d’ailleurs ? Et dans quel but ? Ce sont des questions que le poète se pose, en même temps que celle de la démarche de recherche en elle-même.

Citation : La Recherche, Émile Verhaeren
Chambres claires, tours et laboratoires,
Avec, sur leurs frises, les sphinx évocatoires
Et vers le ciel, braqués, les télescopes d’or.

Blocs de lumière éclatés en trésors,
Cristaux monumentaux et minéraux jaspés,
Glaives de soleil vierge, en des prismes trempés.
Creusets ardents, godets rouges, flammes fertiles,
Où se transmuent les poussières subtiles ;
Instruments nets et délicats,
Ainsi que des insectes,
Ressorts tendus et balances correctes,
Cônes, segments, angles, carrés, compas,
Sont là, vivant et respirant dans l’atmosphère
De lutte et de conquête autour de la matière.

C’est la maison de la science au loin dardée,
Obstinément par à travers les faits jusqu’aux idées.

Dites ! quels temps versés au gouffre des années,
Et quelle angoisse ou quel espoir des destinées,
Et quels cerveaux chargés de noble lassitude
A-t-il fallu pour faire un peu de certitude ?

Dites ! l’erreur plombant les fronts ; les bagnes
De la croyance où le savoir marchait au pas ;
Dites ! les premiers cris, là-haut, sur la montagne,
Tués par les bruits sourds de la foule d’en bas.

Dites ! les feux et les bûchers ; dites ! les claies ;
Les regards fous, en des visages d’effroi blanc ;
Dites ! les corps martyrisés, dites ! les plaies
Criant la vérité, avec leur bouche en sang.
C’est la maison de la science au loin dardée,
Obstinément, par à travers les faits jusqu’aux idées.

Avec des yeux
Méticuleux ou monstrueux,
On y surprend les croissances ou les désastres
S’échelonner, depuis l’atome jusqu’à l’astre.
La vie y est fouillée, immense et solidaire,
En sa surface ou ses replis miraculeux,
Comme la mer et ses gouffres houleux,
Par le soleil et ses mains d’or myriadaires.

Chacun travaille, avec avidité,
Méthodiquement lent, dans un effort d’ensemble ;
Chacun dénoue un nœud, en la complexité
Des problèmes qu’on y rassemble ;
Et tous scrutent et regardent et prouvent,
Tous ont raison — mais c’est un seul qui trouve !

Ah celui-là, dites ! de quels lointains de fête ;
Il vient, plein de clarté et plein de jour,
Dites ! avec quelle flamme au cœur et quel amour
Et quel espoir illuminant sa tête ;
Dites ! comme à l’avance et que de fois
Il a senti vibrer et fermenter son être
Du même rythme que la loi
Qu’il définit et fait connaître.

Comme il est simple et clair devant les choses
Et humble et attentif, lorsque la nuit
Glisse le mot énigmatique en lui
Et descelle ses lèvres closes ;
Et comme en s’écoutant, brusquement, il atteint,
Dans la forêt toujours plus fourmillante et verte,
La blanche et nue et vierge découverte
Et la promulgue au monde ainsi que le destin.

Et quand d’autres, autant et plus que lui,
Auront à leur lumière incendié la terre
Et fait crier l’airain des portes du mystère,
— Après combien de jours, combien de nuits,
Combien de cris poussés vers le néant de tout,
Combien de vœux défunts, de volontés à bout
Et d’océans mauvais qui rejettent les sondes —
Viendra l’instant, où tant d’efforts savants et ingénus,
Tant de génie et de cerveaux tendus vers l’inconnu,
Quand même, auront bâti sur des bases profondes
Et jaillissant au ciel, la synthèse des mondes !

C’est la maison de la science au loin dardée,
Vers l’unité de toutes les idées.


À la semaine prochaine pour un nouveau poème !

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