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La Renaissance carolingienne
Période d'évolution de la langue et de la culture
Catégorie : Histoire de la langue
Écrit par Belisarius, le 17/07/2010 à 08 h 36 | Commenter ce billet (12 commentaires)
Charlemagne : un nom qui vous est familier, mais qui reste malgré tout attaché à des idées vagues. Ce n’est pas très étonnant, car il nous ramène pour la plupart à des souvenirs scolaires. Aujourd’hui, je vous propose un rappel avec un billet sur la Renaissance carolingienne et ce que nous lui devons. Beaucoup oublient que l’écrasante majorité des écrits latins dont nous disposons aujourd’hui (Boèce, Virgile, Cicéron, la Guerre des Gaules de Jules César, les Comédies de Térence et bien d’autres) sont l’objet d’une volonté de préservation qui remonte à l’époque de Pépin le Bref, Charlemagne et Louis le Pieux. Par exemple, à Byzance et dans le monde arabe n’étaient gardés que des manuscrits grecs essentiellement. Sans l’impulsion donnée par les souverains carolingiens, il est fort probable que nous aurions perdu presque tout de la culture latine.
La Renaissance carolingienne et le renouveau culturel ne peuvent pas être compris sans connaître le contexte politique européen aux VIIIe et IXe siècles. Une petite piqûre de rappel s’impose.
Beaucoup ont en tête l’an 800, année au cours de laquelle Charles se fait couronner empereur par le pape Léon III. Ce couronnement impérial ne fait que témoigner de la puissance du royaume des Francs, lequel devient alors un Empire. À sa tête, le roi Charles (devenu Charlemagne : Carolus Magnus, Charles le Grand) est un personnage intelligent, connu pour sa grande taille, excellent chef de guerre, mais aussi esprit curieux et attiré par les arts et les sciences. C’est ainsi un amoureux de la poésie qui organisera des joutes lyriques dans son Palais d’Aix-la-Chapelle (capitale de l’Empire) où il fera s’affronter les lettrés de sa Cour à travers des lectures, récitations et improvisations. Il dispose d’un immense territoire, héritage de son père Pépin le Bref, mais aussi fruit de ses conquêtes : Saxe, Frise, Lombardie, royaume des Avars…
À l’Est est présent l’Empire byzantin qui revendique à lui seul l’héritage romain et ayant à sa tête l’impératrice Irène, contestée en Occident car ayant crevé les yeux de son fils Constantin VI, l’empêchant ainsi d’exercer le pouvoir. Byzance est fragilisée et la contestation du titre impérial de Charlemagne se limite à de vaines paroles.
Néanmoins, Constantinople jouit d’un immense rayonnement culturel qu’admirent l’empereur et les lettrés d’Occident.
La puissance politique ne fait pas tout et Charlemagne en est conscient : un Empire est puissant aussi par le prestige que peut lui apporter une floraison artistique, culturelle et intellectuelle. Il y a aussi derrière ce renouveau une volonté politique : former des aristocrates cultivés capables d’administrer avec intelligence l’Empire. Charles attire ainsi à sa Cour des lettrés venus de tout l’Empire, pour des raisons d’efficacité et de grandeur.

Charlemagne fait venir à la Cour d’Aix-la-Chapelle un grand nombre de lettrés, pour la plupart originaires de contrées lointaines. Ainsi en est-il du Lombard Paul Diacre, né entre 720 et 730. Charles le rencontre en 782 alors qu’il envahit le royaume de Lombardie. Grand orateur et poète, il impressionne le roi des Francs et lui enseigne le latin. Il dit avoir su le grec, mais affirme par modestie ne plus le connaître : il aura cependant assez de connaissances pour l’enseigner au roi. Il rédige une Vie de saint Grégoire le Grand puis se tourne vers la culture profane avec une Histoire des Lombards, une Histoire romaine et surtout L’Art de Donat, un manuel destiné à mettre la grammaire latine à la portée de tous. Mais le personnage ne voit que les débuts de la Renaissance, il retourne en effet vers 787 dans son pays natal, l’Italie, où il décède avant 799.
Le rôle principal de la Renaissance est tenu par l’anglo-saxon Alcuin, né vers 730. En voyage vers Rome, il rencontre Charles en 781 à Parme. Il s’attache vite au futur empereur, qui devient son élève favori. Il lui enseigne la rhétorique, les mathématiques, l’astronomie. En 790, il regagne l’Angleterre et revient dans le royaume des Francs en 793 avec la vaste ambition de former une large élite intellectuelle : il entend vulgariser la connaissance aux clercs et aux laïcs. Il réhabilite le trivium regroupant trois disciplines ayant trait à l’écriture : grammaire, rhétorique et dialectique ; il écrit quatre traités sur ces matières. Il entretient de nombreuses correspondances avec l’élite de son temps, en rédigeant parfois en prose, parfois en vers. À sa mort en 804, il laisse à la Cour un élève prometteur : Eginhard.
Ce dernier est un véritable Franc, « un homme barbare, à peine initié à la langue latine » affirme-t-il modestement au début de sa Vie de Charlemagne. Né vers 775, il est introduit vers 791-792 à la Cour de Charles pour y poursuivre sa formation, et devient son confident. Parlant grec et latin, il connaît bien Cicéron, Virgile, Homère, s’intéresse à l’étymologie grecque et à la poésie latine. On le dit d’une grande intelligence. À la mort de Charlemagne en 814, il s’occupe de l’éducation de Lothaire, l’aîné du nouvel empereur Louis le Pieux. Assistant aux luttes entre les fils de Louis, probablement écœuré, il se retire dans un monastère vers 830 où il rédige la célèbre Vie de Charlemagne (Vita Karoli) sur le modèle de La Vie des douze Césars de Suétone. Il meurt vers 840.
Ces trois grands noms ne doivent néanmoins pas faire oublier les autres « héros » de la Renaissance carolingienne : Théodulphe, Wisigoth réfugié d’Espagne ; Raban Maur, théologien ; le théologien et philosophe irlandais Jean Scot Erigène ou encore Nithard, auteur d’une Histoire des fils de Louis le Pieux.
L’effort gigantesque de copie impulsé par Charlemagne et les lettrés qui l’entourent permettent de sauver l’héritage antique en Occident, qui aurait sinon très probablement disparu. Les scriptoria (ateliers d’écriture et de copie) se multiplient. L’empereur lui-même dirige celui d’Aix-la-Chapelle. De nombreux ouvrages sont traduits du grec au latin, ou du latin en langue vulgaire (comme De rerum natura de Lucrèce). En 817, Louis le Pieux impose à tous les monastères d’Occident la règle bénédictine, qui propose un mode de vie autarcique équilibré entre prière, travail et repos. Le travail comprend la copie et l’écriture.
Vers 770, afin de faciliter la copie et la lecture, les scriptoria engagent une réforme de l’écriture, laquelle aboutit à la naissance de la minuscule caroline. Déformée aux XIe et XIIe siècles, retrouvée au XIIe, de nouveau déformée au cours des deux siècles suivants, elle est définitivement reprise par les humanistes des XVe et XVIe siècles et donnera nos caractères d’imprimerie modernes. Un autre souci apparaît : la ponctuation. Alcuin lui donne une grande importance, soulignant son rôle dans la lecture des textes, marquant une pause brève ou longue dans la pensée. Fait moins connu, il est créé un nouveau signe, promis à un grand avenir : le point d’interrogation ! Il est alors dessiné tantôt comme un trait horizontal ondulé, tantôt comme un point-virgule moderne à l’envers.

Bible de Charles le Chauve (IXe s.). Le point d’interrogation se situe après le premier mot de la seconde ligne.
La Renaissance carolingienne touche essentiellement les élites. Mais Charles se soucie aussi du petit peuple et entreprend une réforme visant à lui inculquer des bases, tant dans le domaine religieux que celui des connaissances profanes. En 789, dans l’Admonitio generalis, il demande aux prêtres d’enseigner aux fidèles la lecture et l’écriture. En 798, il exige que des écoles gratuites soient ouvertes pour les enfants de la paroisse. Malheureusement, les résultats sont plus que discutables : le clergé de base n’est guère plus instruit que le peuple.
C’est durant la période carolingienne que s’affirment les langues vulgaires. Au Palais, l’accent est mis sur l’enseignement du latin, parlé et écrit. Mais ce latin est un latin classique, celui de Virgile, très éloigné du latin déformé parlé par le peuple. Le renouveau de la culture latine permet de consommer le divorce entre les deux formes de latin : le latin populaire évolue vers les parlers romans, eux-mêmes rapidement divisés en Gaule entre « langue d’oïl » au Nord de la Loire, et « langue d’oc » au Sud ; entre italien, catalan et langue germanique. Ces différentes langues aboutissent à des langues régionales ou nationales par lesquelles s’expriment des spécificités ethniques et culturelles.
Le contexte général¶

Beaucoup ont en tête l’an 800, année au cours de laquelle Charles se fait couronner empereur par le pape Léon III. Ce couronnement impérial ne fait que témoigner de la puissance du royaume des Francs, lequel devient alors un Empire. À sa tête, le roi Charles (devenu Charlemagne : Carolus Magnus, Charles le Grand) est un personnage intelligent, connu pour sa grande taille, excellent chef de guerre, mais aussi esprit curieux et attiré par les arts et les sciences. C’est ainsi un amoureux de la poésie qui organisera des joutes lyriques dans son Palais d’Aix-la-Chapelle (capitale de l’Empire) où il fera s’affronter les lettrés de sa Cour à travers des lectures, récitations et improvisations. Il dispose d’un immense territoire, héritage de son père Pépin le Bref, mais aussi fruit de ses conquêtes : Saxe, Frise, Lombardie, royaume des Avars…
À l’Est est présent l’Empire byzantin qui revendique à lui seul l’héritage romain et ayant à sa tête l’impératrice Irène, contestée en Occident car ayant crevé les yeux de son fils Constantin VI, l’empêchant ainsi d’exercer le pouvoir. Byzance est fragilisée et la contestation du titre impérial de Charlemagne se limite à de vaines paroles.
Néanmoins, Constantinople jouit d’un immense rayonnement culturel qu’admirent l’empereur et les lettrés d’Occident.
La puissance politique ne fait pas tout et Charlemagne en est conscient : un Empire est puissant aussi par le prestige que peut lui apporter une floraison artistique, culturelle et intellectuelle. Il y a aussi derrière ce renouveau une volonté politique : former des aristocrates cultivés capables d’administrer avec intelligence l’Empire. Charles attire ainsi à sa Cour des lettrés venus de tout l’Empire, pour des raisons d’efficacité et de grandeur.
Une Cour de lettrés¶

Eginhard
Le rôle principal de la Renaissance est tenu par l’anglo-saxon Alcuin, né vers 730. En voyage vers Rome, il rencontre Charles en 781 à Parme. Il s’attache vite au futur empereur, qui devient son élève favori. Il lui enseigne la rhétorique, les mathématiques, l’astronomie. En 790, il regagne l’Angleterre et revient dans le royaume des Francs en 793 avec la vaste ambition de former une large élite intellectuelle : il entend vulgariser la connaissance aux clercs et aux laïcs. Il réhabilite le trivium regroupant trois disciplines ayant trait à l’écriture : grammaire, rhétorique et dialectique ; il écrit quatre traités sur ces matières. Il entretient de nombreuses correspondances avec l’élite de son temps, en rédigeant parfois en prose, parfois en vers. À sa mort en 804, il laisse à la Cour un élève prometteur : Eginhard.
Ce dernier est un véritable Franc, « un homme barbare, à peine initié à la langue latine » affirme-t-il modestement au début de sa Vie de Charlemagne. Né vers 775, il est introduit vers 791-792 à la Cour de Charles pour y poursuivre sa formation, et devient son confident. Parlant grec et latin, il connaît bien Cicéron, Virgile, Homère, s’intéresse à l’étymologie grecque et à la poésie latine. On le dit d’une grande intelligence. À la mort de Charlemagne en 814, il s’occupe de l’éducation de Lothaire, l’aîné du nouvel empereur Louis le Pieux. Assistant aux luttes entre les fils de Louis, probablement écœuré, il se retire dans un monastère vers 830 où il rédige la célèbre Vie de Charlemagne (Vita Karoli) sur le modèle de La Vie des douze Césars de Suétone. Il meurt vers 840.
Ces trois grands noms ne doivent néanmoins pas faire oublier les autres « héros » de la Renaissance carolingienne : Théodulphe, Wisigoth réfugié d’Espagne ; Raban Maur, théologien ; le théologien et philosophe irlandais Jean Scot Erigène ou encore Nithard, auteur d’une Histoire des fils de Louis le Pieux.
Un important travail de copie et de traduction¶
L’effort gigantesque de copie impulsé par Charlemagne et les lettrés qui l’entourent permettent de sauver l’héritage antique en Occident, qui aurait sinon très probablement disparu. Les scriptoria (ateliers d’écriture et de copie) se multiplient. L’empereur lui-même dirige celui d’Aix-la-Chapelle. De nombreux ouvrages sont traduits du grec au latin, ou du latin en langue vulgaire (comme De rerum natura de Lucrèce). En 817, Louis le Pieux impose à tous les monastères d’Occident la règle bénédictine, qui propose un mode de vie autarcique équilibré entre prière, travail et repos. Le travail comprend la copie et l’écriture.
Vers 770, afin de faciliter la copie et la lecture, les scriptoria engagent une réforme de l’écriture, laquelle aboutit à la naissance de la minuscule caroline. Déformée aux XIe et XIIe siècles, retrouvée au XIIe, de nouveau déformée au cours des deux siècles suivants, elle est définitivement reprise par les humanistes des XVe et XVIe siècles et donnera nos caractères d’imprimerie modernes. Un autre souci apparaît : la ponctuation. Alcuin lui donne une grande importance, soulignant son rôle dans la lecture des textes, marquant une pause brève ou longue dans la pensée. Fait moins connu, il est créé un nouveau signe, promis à un grand avenir : le point d’interrogation ! Il est alors dessiné tantôt comme un trait horizontal ondulé, tantôt comme un point-virgule moderne à l’envers.

Bible de Charles le Chauve (IXe s.). Le point d’interrogation se situe après le premier mot de la seconde ligne.
Charlemagne, inventeur de l’école ?¶
La Renaissance carolingienne touche essentiellement les élites. Mais Charles se soucie aussi du petit peuple et entreprend une réforme visant à lui inculquer des bases, tant dans le domaine religieux que celui des connaissances profanes. En 789, dans l’Admonitio generalis, il demande aux prêtres d’enseigner aux fidèles la lecture et l’écriture. En 798, il exige que des écoles gratuites soient ouvertes pour les enfants de la paroisse. Malheureusement, les résultats sont plus que discutables : le clergé de base n’est guère plus instruit que le peuple.
L’affirmation des langues vernaculaires¶
C’est durant la période carolingienne que s’affirment les langues vulgaires. Au Palais, l’accent est mis sur l’enseignement du latin, parlé et écrit. Mais ce latin est un latin classique, celui de Virgile, très éloigné du latin déformé parlé par le peuple. Le renouveau de la culture latine permet de consommer le divorce entre les deux formes de latin : le latin populaire évolue vers les parlers romans, eux-mêmes rapidement divisés en Gaule entre « langue d’oïl » au Nord de la Loire, et « langue d’oc » au Sud ; entre italien, catalan et langue germanique. Ces différentes langues aboutissent à des langues régionales ou nationales par lesquelles s’expriment des spécificités ethniques et culturelles.
Sources¶
- Jean Favier. Charlemagne, Fayard, 1999.
- Serge Berstein, Pierre Milza, De l’Empire romain à l’Europe, Hatier, 1995.
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